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Critiques /

Le Jeu des ombres de Valère Novarina

par Gilles Costaz

Le spectacle inaugural d’Avignon 2020 en virtuel

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Le Jeu des ombres n’a pas été donné à Avignon, même en filage. Le spectacle devait inaugurer le festival. On peut néanmoins le voir, sur l’écran de nos ordinateurs, après qu’il eut été diffusé le samedi 22 juillet sur France 5. C’est au TNP de Villeurbanne qu’il a été représenté, sans public, juste pour les caméras de France 5, dans une réalisation de Jules Condemine. Novarina accueille le mythe d’Orphée et d’Eurydice dans son univers, plus qu’il ne le traite. Les airs de Monteverdi s’intercalent, chantés par certains acteurs de la distribution. Mais ce n’est pas un Orphée par Novarina, c’est juste un croisement, un salut d’un siècle à un autre. L’on est, comme presque toujours avec ce grand auteur, en compagnie de passants qui semblent venir du fond des âges, émettent des propos rapides sur leur destin ou bien partent dans de longs monologues aux histoires incertaines qui sont, à eux seuls, des moments de théâtre qu’on pourrait isoler. C’est une cérémonie carnavalesque de la grande détresse de l’homme, où Novarina ne change pas dans ses obsessions et dans le maniement d’un langage brut et pourtant follement inventif depuis ses premiers textes. Ce qui a changé, c’est qu’ici, on y parle un peu plus d’amour que précédemment (c’est dû à l’intrusion du mythe d’Orphée, même hâtive) et que le sentiment d’un Dieu qui laisse les êtres humains à leur solitude et à leur caractère inachevé est de plus en plus proclamé. On a pu croire Novarina agnostique quand il a commencé à s’imposer sur nos scènes. Depuis plusieurs années, sa croyance en Dieu s’affirme et sa perception de la condition humaine (ou animale, il n’y pas de différence) est pascalienne. Nous sommes là pour souffrir et dire les mots de notre incompréhension.
« Etre, tu n’es qu’un mot. La mort non plus n’est rien. Elle est le seul être véritable parce que parfaitement inexistant. » Le mot, la mort sont les leit-motiv de cette errance d’une foule de figures inquiètes. Ces déracinés exhibent leurs déchirures et sont comme les coupables d’un tribunal invisible. Ils se disent « anti-personnes » et ne sont jamais dans la plénitude, jamais à la surface des choses, toujours dans l’aspiration vers l’abîme, jamais au point d’épanouissement espéré. Leur langage, qui semble reprendre la parole à sa naissance balbutiante et se glisser ensuite dans la sophistication du verbe théologique, sait aussi s’amuser à être burlesque comme lorsqu’un des personnages dit : « J’éprouve en parlant la sensation nombrilo-circulaire de vacuité. »
Novarina été essentiellement mis en scène par Novarina. D’autres metteurs en scène ont néanmoins affronté certaines œuvres, d’un abord toujours difficile. La personnalité qui a le plus compté, c’est Claude Buchvald quand elle a monté L’Opérette imaginaire : elle a libéré le langage novarinien de se diction sévère en allant vers la liberté du cirque. Novarina a, alors, réinventé son art de la mise en scène. Jean Bellorini face au Jeu des ombres ne réinvente pas vraiment la manière de propulser ce langage, mais, dans un espace qui se transforme (il met en parallèle des passerelles, façon japonaise, il encombre la scène d’étranges pianos et autre appareils de musique), il fait circuler cette humanité de façon plus douce et plus tendre, même si les cris et les sarcasmes gardent leur place. Sans doute n’a-t-on jamais autant vibré dans sa cage thoracique face à une représentation d’une peuvre de Novarina. Les acteurs et chanteurs, Anka Engelsmann, François Deblock, Aliénor Faix, Lisa Alegria Ndikita, Hélène Patarot, Jacques Hadjaje, Karvil Elgrichi – pour ne citer qu’eux : la distribution est d’un haut niveau – résolvent le paradoxe d’être les êtres de papier voulus par l’auteur et les êtres de chair, d’os et d’émotion exigés par l’art du théâtre. Les costumes de Macha Makeïeff sont entre la fripe et le falbalas, le music-hall fauché et la parade mondaine, le blouson de la rue et la toge de la mode néo-antique ; parfois, les acteurs troquent en scène leur tenue contre d’autres, selon un sens des couleurs très bienvenu. (Les maquillages, quand ils visent au grotesque, nous paraissent moins heureux). Les plages musicales sont d’une belle richesse vocale et sonore. La soirée est un peu longue (plus de deux heures, mais le temps est plus immobile devant un écran que dans une salle). Mais la cérémonie, qui est une anti-cérémonie, une cérémonie inversée, est accomplie. Cérémonie nocturne, ô combien ! C’est à aimer, ou à refuser (plutôt à aimer !), comme une danse la nuit de la conscience, dérisoire et grandiose.

Le Jeu des ombres, texte de Valère Novarina, mise en scène de Jean Bellorini
avec Liza Alegria Ndikita, François Deblock, Mathieu Delmonté, Karyll Elgrichi, Anke Engelsmann, Aliénor Feix, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Hélène Patarot, Marc Plas, Ulrich Verdoni
euphonium Anthony Caillet
piano Clément Griffault
violoncelle Barbara Le Liepvre
percussions Benoit Prisset
collaboration artistique Thierry Thieû Niang
scénographie Jean Bellorini, Véronique Chazal
lumière Jean Bellorini, Luc Muscillo
vidéo Léo Rossi-Roth
costumes Macha Makeïeff
coiffure et maquillage Cécile Kretschmar

A voir en replay sur le site de France 5, jusqu’au 20 mars 2021.
Le Jeu des ombres se jouera à la Semaine d’art en Avignon, en octobre, puis au TNP de Villeurbanne en janvier 2021.

Photo DR.

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