Accueil > Le Laboureur de Bohême de Johannes von Tepl

Critiques / Théâtre

Le Laboureur de Bohême de Johannes von Tepl

par Gilles Costaz

Un dialogue somptueux

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

N’entrons pas dans une querelle d’experts ! Mais pourquoi, lorsque Christian Schiaretti monte Le Laboureur de Bohême (et il l’a fait à trois reprises, tant ce texte le passionnait), le nom de l’auteur affiché est celui de Johannes von Saaz ? Et pourquoi, lorsque Marcel Bozonnet le monte et le joue à présent au théâtre de Poche, l’œuvre est-elle attribuée à Johannes von Tepl ? Il s’agit pourtant bien de la même œuvre, un peu perdue dans la nuit des temps, puisque, dans les deux cas, elle est datée de 1401 et l’auteur présenté comme un lettré allemand sur lequel on sait quelques petites choses. Etrange, cet écart de graphie dont on débattra un autre jour puisque l’intérêt du spectacle passe avant tout. Et cette nouvelle vision du Laboureur de Bohême est un spectacle admirable, l’un des événements de cette rentrée qui devrait réveiller avec vigueur un public interloqué par le climat actuel dans lequel nous sommes tous plongés.
Ce dialogue entre un paysan et la Mort, qui, dans la culture germanique, n’est pas représentée comme une femme à la faux (tel que la dessine la culture latine) mais comme un homme noir comme la nuit, peut être lu comme un exercice d’école : c’est la Vie qui s’oppose à la Mort, en une joute oratoire savante, avant que l’entité de Dieu ne départage, en fin de débat, les deux discoureurs. Mais, miracle absolu, cet affrontement théorique, nourri au lait philosophique et métaphysique, n’ignore rien du monde concret. Cet auteur dont on suppose qu’il a fréquenté les chaires des universités de son temps, sait donner une réalité bouleversante au personnage du paysan et à cet échange apparemment abstrait une densité humaine, littéraire et politique stupéfiante.
Le paysan vient de perdre sa femme, morte en couches. Avec ses enfants il affronte la solitude et la misère. Son existence est devenue terrible et il s’en plaint à la Mort. Mais celle-ci, qui est donc un être mythique de sexe masculin, accepte avec joie ce dialogue pour mieux écraser le pauvre homme à coups d’arguments de sophiste : il doit accepter son destin, il n’a pas de raison de se lamenter et, de toute façon, il n’est rien. Le laboureur relève la tête, critique les puissants, défend le droit de vivre de ceux qui cultivent la terre mais meurent de faim… Derrière le brio du combat des formules se fait jour un bel amour pour l’homme simple et humble. La pièce fait mine de s’aligner sur les préceptes de l’Eglise mais s’ouvre pleinement au cri d’une classe sociale affamée.
Lorsqu’on a découvert cette œuvre dans les mises en scène de Schiaretti, qui étaient elles aussi fort belles, le décor était la terre, la croûte noire et infinie de notre sol. La mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat place au contraire l’action dans un cosmos de fantaisie. On devine des planètes dans une lumière bleutée. La Mort est vêtue d’une robe grise de magister, mais réinventée, magnifiquement barrée d’un trait noir. Le paysan porte une sorte d’habit d’enfant d’un beige délavé. Le scénographe Renato Bianchi a su composer une stratosphère plaisante et picturale dans l’étroite échelle du Poche. Quant aux deux acteurs, ils opposent deux présences qui donnent leur pleine force à la belle traduction de Florence Bayard. Les cheveux gris dressés en tourelle, le teint blafard, Marcel Bozonnet mène le rôle au plus haut de la violence hautaine. Avec lui chaque sentence est à la fois goûtée, savourée et lancée. Cette Mort qu’il incarne, c’est le pouvoir absolu et l’arrogance du savoir des maîtres enivrés de leur supériorité, c’est aussi des siècles de domination de castes intellectuelles et théoologiques. C’est dire que cette interprétation est d’une puissance peu banale. Logann Antuofermo donne au jeune paysan tout le contraire : une fragilité, une douceur, une fraîcheur que viennent visiter la douleur et une volonté de vérité et de rébellion. Il tient cette partition délicate avec un talent d’une très juste sensibilité.
Voilà du théâtre absolu, où s’inscrit dans une brûlure moderne l’héritage des plus belles théatralités.

Le Laboureur de Bohême de Johannes von Tepl, mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat, traduction de Florence Bayard, adaptation théâtrale de Judith Ertel, costumes et décor de Renato Bianchi, lumières de François Loiseau, avec Marcel Bozonnet et Logann Antuofermo et la voix d’Anne Alvaro..

Théâtre de Poche–Montparnasse, 21 h, tél. : 01 45 44 50 21. Texte à l’Avant-Scène Théâtre, collection « Quatre-Vents ».

Photo Pascal Gély.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.